Amour Chance & Beauté – S01 E04

* précédemment, dans « Amour Chance & Beauté » *

— Samantha ? C’était obligé ?
— Chut, John, taisez-vous : un peu de respect !
— Justement, à propos de respect…
— Quoi ?
— C’était obligé ?
— Quoi ?
— La poêle, Samantha ! Le jour de l’enterrement de votre vieille grande tante sourde et muette et aveugle ! C’était obligé ?
— Que voulez-vous ? Ma vieille grande tante sourde et muette et aveugle est partie tellement vite que je n’ai pas eu le temps de lâcher ma poêle !
— Samantha, votre vieille grande tante sourde et muette et aveugle est morte il y a trois jours et depuis, vous n’avez pas lâché la queue de cette poêle !
— Faut croire que je m’y suis attachée.
— À votre vieille grande tante sourde et muette et aveugle ?
— Non : à la queue de ma poêle, John !
— Samantha, ma galette, que vous arrive-t-il ? Parlez, je vous en prie, ne me laissez pas dans l’ignorance. Je sens bien qu’il y a quelque chose.
— Je…
— Oui ?
— J’ai…
— Oui ?
— J’ai oublié… J’ai oublié de ranger le beurre dans le frigidaire, John !
— Oh mon Dieu !
— John, ne blasphémez pas : nous sommes dans un lieu saint ici !
— Oui, d’ailleurs, à ce propos : étions-nous vraiment obligés de nous installer tous les deux dans le confessionnal ? Parce que nous y sommes quand même un peu à l’étroit. Et regardez : il y a des rangées complètes de bancs vides dans la nef !
— Ce n’est pas étonnant qu’il y ait tant de places vides : ma vieille grande tante sourde et muette et aveugle était tellement détestée de son vivant !
— Cela venait sans doute de son odeur, Samantha.
— Et de son herpès.
— Sortons de ce confessionnal, Samantha.
— Je ne peux pas sortir John : je porte encore mon tablier de cuisine.
— Bon sang, Samantha ! Il va bien falloir faire quelque chose pour ce beurre, nous ne pouvons pas le laisser ainsi en dehors du frigidaire !
— Allez-y seul John : je sais que vous pouvez le faire.
— Vous croyez ?
— C’est vrai que vous ne changez jamais le rouleau de papier toilette terminé, que vous laissez souvent votre pot de yaourt vide sur le plan de travail au lieu de le jeter à la poubelle, que vous ne retournez jamais vos pantalons avant de les mettre dans le bac à linge sale, que vous…
— Oui, oui, bon, bon, bon, bon.
— Mais je sûre que vous réussirez à ranger le beurre dans le frigidaire sans moi, John.
— Vous le croyez vraiment, Samantha ?
— Oui, j’en suis sûre. Vous ne le rangerez peut-être pas à sa bonne place, mais vous vous en sortirez très bien, John.
— Et vous, Samantha, qu’allez-vous faire en attendant ?
— Je vais aller lui dire adieu.
— À votre vieille grande tante sourde et muette et aveugle ?
— Non : à la queue de ma poêle, John !

* à suivre *


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photo de la couverture © Ajeet Mestry

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